Milgram, Zimbardo, Asch : ce que ces expériences prouvent vraiment

Ce dont il s’agit

Dans une formation ou un débat, quelqu’un cite Milgram pour dire que “la science a prouvé que les gens suivent les ordres” — et la discussion s’arrête là. Ce que ces expériences mesurent réellement, ce sont des comportements produits dans des conditions très précises. Et ces conditions, on peut les changer.

Quand une expérience devient une vérité universelle

Milgram, Zimbardo, Asch : ces noms fonctionnent comme des arguments définitifs. Leurs expériences ont été présentées, dès les années 1960-1970, comme des preuves d’une nature humaine fixe. “Les gens obéissent”, “les gens se conforment” — sans condition ni limite. C’est le premier maillon : un protocole expérimental — c’est-à-dire un test construit dans un cadre très contrôlé — est traduit en loi générale sur tous les humains.

Ce glissement crée ce qu’on peut appeler un effet d’autorité scientifique. Un nom reconnu porte une affirmation simple. Cette affirmation devient difficile à contester sans paraître ignorant ou de mauvaise foi. C’est le deuxième maillon.

Le résultat, c’est que les travaux critiques postérieurs restent invisibles. Or ils existent, et ils sont nombreux. La chercheuse Gina Perry a documenté en 2012 les failles dans le protocole Milgram lui-même. Alex Haslam et Stephen Reicher ont mené des études comparables et montré que les taux d’obéissance varient fortement selon les conditions. Dans certaines variantes du protocole, ce taux tombe de 65 % à moins de 10 %. La sur-généralisation — c’est-à-dire étendre un résultat partiel à tous les humains en toutes circonstances — n’est donc pas ce que les études récentes confirment.

Deux leviers pour rendre les travaux critiques visibles

Le mécanisme tient parce que les travaux critiques sont absents des espaces où ces expériences circulent. Le premier levier consiste à les y faire entrer. Des associations d’éducation populaire et des collectifs de formateurs ont commencé à intégrer les travaux de Perry et de Haslam & Reicher dans leurs formations. Des chercheurs en sciences sociales publient régulièrement des tribunes dans des médias grand public — Le Monde, Libération — pour montrer qu’une lecture différente existe et qu’elle est défendue par des spécialistes. La condition pour que ça marche : que les formateurs aient accès aux sources directes. Les versions simplifiées reproduisent souvent la sur-généralisation en voulant la corriger.

Le deuxième levier s’attaque à l’effet d’autorité lui-même. Il consiste à organiser des espaces de discussion structurée — où le désaccord est attendu et préparé — plutôt que des exposés suivis de questions. Des réseaux d’associations d’éducation populaire ont montré, lors de réunions publiques, que rendre le désaccord visible dès le départ change ce que les participants osent dire. La condition : qu’un animateur reconnu par le groupe ouvre explicitement cet espace. Sans ça, contester une autorité citée passe pour une attaque personnelle — et le désaccord reste tu.

Ce que ça change

Quand une expérience devient une vérité universelle, c’est le poids du nom qui travaille — pas la science — et des leviers collectifs existent pour le contester.

Comment expliqueriez-vous à un collègue qui organise une formation que les expériences de Milgram ne prouvent pas ce qu’on lui a dit qu’elles prouvaient ?

Le module sur le corpus coopératif vous permet ensuite d’analyser un cas de discussion collective en repérant si les comportements reflètent les conditions en place — pour voir ce qu’il faudrait changer dans les conditions plutôt que dans les personnes.

Sources

  1. Gina Perry — Behind the Shock Machine (The New Press, 2012)
  2. Haslam & Reicher — Contesting the ‘Nature’ Of Conformity, PLOS Biology, 2012
  3. CNAJEP — Repères sur l’éducation populaire en France
Les 5 niveaux
Une même colonne vertébrale : Se repérer, comprendre, se former, agir, vérifier.
1 - Se repérer · 2 - Comprendre · 3 - Se former · 4 - Agir · 5 - Vérifier